Margaux Vigié : « Je ne suis pas méchante avec les pavés »
2 avril 2025 - 15:53
LES INCREVABLES (II/V)
Episode précédent :
John Degenkolb : « C'est en moi »
Paris-Roubaix est une affaire de spécialistes, peut-être la classique la plus indomptable et en tout cas celle dont les exigences physiques et techniques sont les plus pointues. Sa cruauté et sa rudesse en effraient certains, mais en exaltent beaucoup d’autres, qui en font le rendez-vous majeur de leur saison. Parmi ces habitués, une petite caste présente un taux de réussite de 100 %, mais quelle est leur recette pour venir systématiquement à bout du parcours ? John Degenkolb, Jasper Stuyven et Oliver Naesen n’ont jamais connu l’abandon sur la Reine des classiques, tout comme Margaux Vigié et Chiara Consonni, qui ont bouclé les quatre premières éditions de Paris-Roubaix Femmes avec Zwift. Ils décryptent pour paris-roubaix.fr les détails de leur préparation, la technique qui leur permet de surfer sur les pavés, les petites astuces ou encore la dimension mentale de ce défi qu’ils maîtrisent un peu mieux que les autres.
Margaux Vigié a foulé les pavés pour la première fois en 2018. Bien avant la première édition de Paris-Roubaix Femmes avec Zwift. Bien avant qu'elle fasse elle-même du cyclisme sur route, sa carrière ayant débuté en 2020. « J'étais venue voir ma petite sœur qui étudiait à Lille », raconte la Toulousaine de 29 ans. Sur son pignon fixe, discipline qu'elle pratiquait alors en compétition, elle avait parcouru les 20 derniers kilomètres de la course du monument nordiste. « Et encore, je me suis trompée de parcours ! Je voulais voir ce que c'était, car tout le monde m'en parlait de ces pavés du Nord. Je me souviens que j'étais contente, après coup, et surtout que ça vibrait beaucoup ! » Sept ans plus tard, désormais routière affirmée chez Visma-Lease a Bike, la Française fait partie des onze coureuses en activité à avoir bouclé les quatre premières éditions. Elle ne se considère pourtant pas comme une spécialiste, « car mon meilleur résultat est une 14e place [en 2023, dans le groupe des favorites arrivée à 12" de l'échappée victorieuse]. Pas de quoi casser trois pattes à un canard ! Mais j'aime bien rouler sur ces pavés, j'y arrive en tout cas ! »
Margaux Vigié (Visma-Lease a Bike)
Née le 21 juillet 1995 à Toulouse (Haute-Garonne, France)
Équipes successives : Valcar - Travel & Service (2020-2022), Lifeplus Wahoo (2023), Visma-Lease a Bike (depuis 2024)
Principaux résultats :
2022 : 4e du championnat de France
2023 : 7e du Samyn des Dames, 12e d'Omloop Het Nieuwsblad, 13e de Nokere Koerse, 16e d'À Travers la Flandre, 20e du Tour des Flandres
2024 : 8e du Princess Anna Vasa Tour
2025 : 12e d'Ixina GP Oetingen p/b Lotto, 17e du Danilith Nokere Koerse
Ses places à Roubaix : 2021 : 51e / 2022 : 71e / 2023 : 14e / 2024 : 35e
Signe particulier : Installée en Catalogne, à Gérone, la Française parle couramment l'anglais, l'italien et l'espagnol. Et elle s'est lancée dans l'apprentissage d'une 5e langue, le néerlandais, depuis son arrivée la saison passée chez Visma-Lease a Bike : « Ça commence à aller. J'arrive à me sentir plus incluse et à capter les conversations désormais ! »
LA PRÉPA' : « JE FAIS 100% CONFIANCE AU STAFF »
Plus qu'ailleurs, un paramètre revêt un enjeu capital sur Paris-Roubaix : la pression des pneumatiques. Il faut trouver le compromis idéal pour être à la fois « confortable sur les pavés et pas trop plantés sur les parties asphaltées, car c'est là aussi que la course se joue. Il faut trouver la bonne pression pour pouvoir récupérer dès que tu peux. » Pour cela, les reconnaissances sont indispensables. « On en fait une première dès décembre, mais c'est surtout pour se remettre en tête le parcours. Ensuite, on arrive trois jours avant la course. On fait la dernière petite reco' le jeudi. Vendredi, c'est tranquille autour de l'hôtel. Et samedi, on court ! » Pendant la reconnaissance, elle jette un œil attentif à l'état des pavés : « On commence à les connaître maintenant, on connaît ceux qui vont rester mouillés. On regarde l'état des secteurs, ceux qui ont été rénovés, car il y a parfois des rénovations tardives. Et puis on s'arrête, on gonfle, on regonfle. Sur un secteur dont on sait qu'il est toujours assez mouillé, on peut passer plusieurs fois pour tester différents types de pression. » Le choix du jour J se fait forcément « en fonction de la météo ». Et elle laisse le dernier mot aux mécanos. « Je leur fais une grande confiance ! Même chose pour les directeurs sportifs. Jan Boven, tu peux avoir confiance à 100%. Il a tellement d'expérience avec les garçons (l'ancien coureur de Rabobank est passé dans la direction sportive si tôt sa carrière terminée, en 2009, avant d'officier pour l'équipe féminine depuis l'an passé). Et au niveau matériel, ils sont tous incollables. Courir dans cette équipe t'apporte un peu plus de sécurité en termes de matériel. Et de la sérénité, car tu sais sur quels secteurs tu dois être vraiment impliqué et quand tu peux légèrement moins te stresser. »
LES PAVÉS : « MONS-EN-PÉVÈLE, MON PRÉFÉRÉ »
Pour franchir les pavés, elle a sa préférence : « C'est au centre que les pavés sont généralement les plus lisses, mis à part au Carrefour de l'Arbre. Les côtés, si c'est un peu mouillé, tu ne sais pas ce qu'il y a sous l'eau, c'est trop aléatoire. Le côté est mieux que le centre. Mais pour le principe de sécurité, le milieu est assez bon ! » Peu importe pour elle qu'il fasse sec ou humide. « Mais l'année où Mons-en-Pévèle était tout mouillé, ça m'avait plu car c'était très technique. Disons qu'en temps sec, tu peux jouer davantage avec les bords du pavé. Alors que sur le mouillé, il faut y penser à deux fois ! Et ça fait plus vite la sélection. » Mons-en-Pévèle, justement, est son secteur préféré. « Je l'aime beaucoup, contrairement à beaucoup de monde ! La relance du milieu fait tellement mal ! En revanche, celui que je ne peux pas blairer, c'est le secteur dans la forêt, le long de l'autoroute, Beuvry à Orchies ! Il n'est pas long pourtant. Mais je trouve les pavés infects. Il faudrait y mettre une caméra, dans cette forêt, pour voir tout ce qu'il se passe durant la course ! Et les bas-côtés sont tous mangés, comme dans le secteur de Gruson. Sauf que tu ne les vois pas bien dans la forêt ! »
LE MENTAL : « COMME DANS UN JEU VIDÉO »
C'est un conseil qu'elle tient de Marianne Vos, sa légendaire coéquipière, 2e en 2021 et 4e l'an passé : « Elle pense secteur après secteur. Certes, il faut avoir étudié le final. Mais dans la course, il ne faut jamais y penser. Il y a d'autres choses sur lesquelles se focaliser d'abord. C'est comme dans un jeu vidéo. Il faut faire tous les niveaux avant d'arriver au final ! » Et le premier niveau, sur Paris-Roubaix Femmes avec Zwift, est cette rampe de lancement bitumée de 60 kilomètres avant le décollage au premier secteur. « Le départ est encore plus nerveux depuis que l'échappée a gagné (en 2023 avec la victoire d'Alison Jackson). L'an dernier, personne n'a pu partir. Le peloton ne laisse plus rien filer car tu ne sais jamais si ça va rentrer. » En amont, elle s'applique à ne pas faire de Paris-Roubaix avec Zwift une montagne. « Je me suis rendu compte que je stresse si je considère ces courses comme importantes. Je me dis que c'est une journée normale, un entraînement normal. Sauf qu'il y a beaucoup de monde à l'entraînement, ce jour-là ! » Elle se réfugie dans la musique pour faire abstraction du contexte et arriver au départ « la plus reposée possible » : « J'écoute de tout. Mes playlists sont vraiment aléatoires ! Je privilégie les musiques de bonne humeur, pour se mettre des bonnes vibes, un conseil que je tiens aussi de Marianne, car j'ai été souvent en chambre avec elle. Mais il ne faut pas trop s'exciter pour autant. La techno, je la réserve pour le bus, juste avant la course ! »
L’ABANDON : « JE N’AI JAMAIS SUBI DE CREVAISON »
A dire vrai, ce jour n'est pas encore arrivé vu cette confidence qu'elle craint de nous lâcher : « Ne le répétez pas, je n'ai jamais subi de crevaison ! » Son secret ? « Bonne question ! Je ne sais pas. Je ne suis pas méchante avec les pavés, je glisse dessus ! » se marre-t-elle. Elle n'a chuté qu'une fois dans l'Enfer du Nord, et encore, cela ne compte pas vraiment puisque sa cabriole est survenue en reconnaissance, l'an passé, dans le dernier virage du Carrefour de l'Arbre, à deux pas du restaurant où elle avait fêté le diplôme de sa sœur, quelques semaines plus tôt. « Je n'étais pas en forme, je souffrais sur les pavés. Je me battais trop contre le pavé. Et quand tu commences à perdre de la vitesse… J'ai commencé à perdre la roue arrière et je suis parti tout droit dans le champ de patates ! Je ne me suis pas fait mal, c'était un roulé boulé dans l'herbe et la boue ! » Sinon, elle se rappelle « avoir trouvé le temps long l'année où je fais 71e » lorsqu'elle portait le maillot de Valcar : « Persec' [Silvia Persico] fait un vol plané dans le secteur que je n'aime pas, sous les arbres. Je ne sais pas si je dois l'attendre ou pas, et notre DS, Davide Arzeni, me dit d'y aller. Je me retrouve toute seule, dans le vent, et je me demande ce que je fous là ! » Son visage s'illumine une dernière fois, lorsque lui revient ce souvenir : « C'était la 1re édition. Je suis en retard, à l'arrière, et je vois allongée Vittoria Guazzini [alors sa coéquipière], sur la partie montante de Mons-en-Pévèle. Il faut savoir qu'elle a une personnalité très italienne, à la fois très relâchée et qui peut vite monter dans les tours. Je lui demande si je dois m'arrêter. Elle me regarde, blasée, résignée, et me dit : "Tutto Bene ! E va, va, va !" Tout va bien, continue, on se voit après ! Ce n'est que plus tard que j'ai appris qu'elle s'était cassée la cheville ! »
LE PETIT TRUC EN PLUS : « DU JAUNE DE PARTOUT »
Un détail l'a frappée, l'an passé, lors de sa première participation à l'épreuve sous les couleurs de Visma-Lease a Bike : « Il y avait du jaune de partout ! Au moins deux ou trois personnes vêtues de notre maillot se trouvaient à la sortie de chaque secteur. » Elle a pu percer le mystère des ange-gardiens en jaune, qu'elle chiffre autour de la vingtaine. « En fait, ce sont des gens de l'administration, tous passionnés de vélo, qui se proposent de venir le week-end quand l'équipe a besoin ! On a une philosophie qui s'appelle le Blanco Course. Elle a été établie quand Jumbo et Lotto sont arrivés dans l'équipe pour la rebâtir de zéro (2015) après les années un peu noires. Il y a six piliers, et dans cette dynamique-là, ils proposent à la partie administration de venir apporter son aide. Cela concerne l'équipe financière, celle qui nous réserve les billets d'avions, mais aussi la partie organisationnelle et événementielle. Je sais que c'est eux car, en discutant avec un mec de la finance, il m'a dit : "tiens, on se verra sur le Tour des Flandres car je serai là pour aider !" Je trouve ça génial ! Et ça apporte de la sérénité, de la confiance, de savoir que toutes ces personnes en jaunes sont là, en cas de souci technique ».